La Gazette des 9, le journal de Rosheim et du Piémont des Vosges

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Un jardin en bord de mer

Dans le jardin triangulaire situé à l’arrière de la maison, je me reposais enfin.
Ce grand jardin attendu, rêvé, fantasmé, était tel que je l’avais quitté un an plus tôt, comme si le temps s’était figé depuis mon dernier départ.
La bougainvillée retombait de tout son poids et ses fleurs mauves à la gueule grande ouverte déposaient de larges baisers sur l’herbe.
Seize heures sonnaient au clocher de la vieille église. Quelques mésanges bleues s’étaient réunies autour du bassin de pierres qui accueillait dans ses eaux aux reflets dorés des carpes koï qui se partageaient l’espace aquatique, maculé de nénuphars, avec des shubunkins aux corps multicolores.
Mon œil était attiré par les couleurs éclatantes des mésanges qui portaient fièrement leur calotte bleu cobalt rehaussant une élégante robe jaune et vert amande. Elles s’ébrouaient joyeusement dans l’eau et se délectaient de quelques insectes happés çà et là.

Une brise tiède s’était levée. Elle soulevait sur son passage les odeurs de la glycine du japon que ma mère avait plantée des années plus tôt près de l’abri de jardin.
Succédait à ce parfum celui de la lavande soigneusement plantée en bouquets devant la maison et l’odeur subtile des camélias.
Je me sentais lasse, si lasse et pourtant un souffle de vie émanait de ce jardin à l’allure tranquille.
Il ressemblait à l’image de mon père. Fort et protecteur. Doux et bienveillant.
Je m’y sentais en sécurité comme enveloppée dans un cocon.
Derrière le triangle de verdure s’étendait une ruelle étroite d’à peine un mètre de large qui descendait en pente douce vers la mer.

De part et d’autre du chemin du soleil levant, puisque tel était son nom, les jardins clôturés de murets de pierres se couvraient de clématites, de lierres abondants ou de bougainvillées généreuses.
Ce petit serpent de pavé aurait pu s’appeler le chemin du soleil couchant ou du soleil tout court, car il s’allongeait d’Est en Ouest et bénéficiait à chaque instant d’un soleil fidèle au Sud de la France. 
Il n’était pas rare de voir quelques chats endormis de tout leur long au milieu du chemin.
De gros chats si fainéants que musaraignes et lézards leur passaient sous la truffe sans même susciter chez eux le moindre battement de cil.
Lorsqu’on tendait l’oreille les jours de mistral, la mer se faisait entendre jusqu’en haut du chemin qui terminait sa course sur la place du grand chêne, où siégeait avec fierté l’église Saint-Michel.
Le soir, la ruelle s’animait de rires et d’anecdotes contées par les anciens du village qui se réunissaient à l’abri des regards des axes principaux jusque tard dans la nuit.

C’est ici, en conciliabule, que l’on tentait de prédire l’avenir d’une jeune parisienne fraîchement installée qui se faisait courtiser par le fils du cordonnier.
Dans le chemin du soleil levant, on décidait, on arrangeait, on condamnait, on célébrait. Il y avait toujours un destin qui se prenait dans les filets des commères nocturnes, mais le destin avait souvent prouvé qu’il pouvait contrarier les plans des diseuses de bonnes ou de mauvaises aventures.
Le mien avait été scellé en ces lieux il y a deux ans, lorsque l’employée de la pharmacie avait soupçonné qu’un mal me rongeait au vu de mes ordonnances.
Je me souviens de ses regards troublés et curieux en lisant les noms savants qui se succédaient sur le papier estampillé de l’hôpital du chef-lieu du canton.
Peu habituée sans doute à délivrer de tels traitements, j’ai deviné plus tard, en observant son comportement à mon égard, que la pharmacopole aux yeux jaunes et à la langue de vipère bien pendue avait déjà rendu, par audience publique, son verdict.
Mon cas avait été discuté en référé, sans audience, à l’arrière des maisons, sans mesure contradictoire et sans appel. Mon sort était tiré par les chiromanciennes villageoises, la peine de mort était prononcée.


La peine de mort. Ces mots me font frémir et m’interpellent lorsque j’y songe. Eprouve-t-on de la peine en mourant ou est-ce le sombre héritage que l’on lègue, contre son gré, aux personnes qui nous aiment ?
Audience, appel, protocole, ordonnance, la mort prend parfois des allures procédurières auxquelles je ne peux me résoudre.
Oui, je suis lasse aujourd’hui. Mais l’air et les odeurs du jardin ravivent mon âme.
Je refuse obstinément de mourir. 


Mon regard s’abandonne un instant sur le saule tortueux planté près du massif de roses.
Depuis sa naissance, il ne cesse d’étendre ses branches reptiliennes comme un serpent dont les écailles allongées et pointues se transforment en feuilles torsadées d’un vert brillant.
Je l’envisage comme un malade aujourd’hui, torturé et pourtant si vivant !
Le médecin me l’a pourtant affirmé : « trois à six mois, à moins d’un miracle ».
À l’image de ce jardin, je choisis le miracle.
Chaque hiver, bien qu’il ne soit pas trop rude dans mon « pays », comme le disent les anciens, il s’en va dormir, il se repose pour mieux renaître.
Chaque année, la nature reprend ses droits, la vie, la sève, le renouveau et la renaissance célèbrent le printemps.
Je traverse peut-être l’hiver de ma vie, mais je reviendrai au printemps prochain.
Il me reste tant de choses à raconter, tant de choses à vivre et tant de paysages à écrire, que trois à six mois n’y suffiraient pas.

Rose de Buci



28/03/2017
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